— Ne me cherchez pas, reprit celle-ci, je suis loin de vous, vous ne pouvez me voir pour l’instant, et si tout se passe comme je le crains, vous ne me verrez pas avant longtemps, et peut-être jamais. Je vous prie de m’écouter en silence, je ne me répéterai pas, et n’ai pas l’intention de répondre aux questions que vous pourriez poser, ce que j’ai à vous dire répondant à tout. Votre présence ici fait partie de l’exécution d’un projet préparé depuis longtemps et auquel, de toutes façons, ni vous ni moi, ni Dieu sans doute, ne pouvons plus rien changer.

— C’est un fou, dit Irène.

— Je ne suis ni un fou ni un débauché, dit la voix. Ecoutez-moi bien…

« La guerre déclarée depuis quelques semaines va se déchaîner d’un moment à l’autre. Elle risque de détruire sur la surface de la Terre toute vie animale et végétale. C’est pourquoi j’ai construit cette Arche…

— Une Arche… l’Arche… une Arche… Noé…

Une fille blonde comme le lin, peut-être avait-elle un marin des mers du Nord parmi ses ancêtres, écarta instinctivement les pieds, se tint semelles parallèles, poings aux hanches.

— Asseyez-vous, j’en ai pour un petit moment, dit la voix.

Elles obéirent. La voix venait de partout. Elle n’était pas plus forte qu’une voix normale en conversation et toutes l’entendaient comme si elle eût parlé près de chacune. C’était très gênant d’écouter sans voir ni lèvres ni haut-parleur, sans savoir d’où venaient les paroles. Même la radio sans écran, lorsqu’on veut lui prêter vraiment attention, on regarde le poste, ou tout au moins dans sa direction, et il semble qu’on entende mieux. Elles regardaient droit devant elles, un peu en l’air, ou bien elles se regardaient l’une l’autre, deux à deux, et prenaient un air attentif, les lèvres serrées, hochaient de temps en temps la tête, cela les aidait.

— J’ai réuni dans cette Arche douze femmes, vous, et douze hommes…

— Oh ! Ah ! Où ?

Sursauts, sourires, soupirs. Et d’un seul coup, quel soulagement !

— J’y ai réuni aussi un certain nombre d’animaux. Je ne vous affirme pas que, dans ce domaine, mon choix soit parfait. Je n’ai pas cherché à y faire entrer le lion ou l’éléphant, et je ne suis pas sûr d’avoir évité la puce. J’ai fait de mon mieux pour sauver les principaux animaux utiles à l’homme. J’ai dû renoncer au chat car je ne voulais pas sauver le rat. Craignant, si le séjour dans l’Arche se prolonge, qu’il devînt trop difficile à nourrir et entretenir, j’ai également négligé le porc…

— Zut, et le lard ! dit une jeune femme qui venait de Normandie.

— C’est peut-être aussi parce que j’éprouve une certaine répugnance pour le cochon, reprit la voix. Je veux dire en tant que viande. En tant qu’animal, je n’ai aucune prévention contre lui. À part ces deux bêtes, les étables et écuries de l’Arche renferment toutes celles que quelques-unes d’entre vous connaissent, et dont les autres ont au moins entendu parler. Je veux dire le cheval, la vache, la poule, le lapin, l’âne, le chien, l’escargot, l’abeille et le ver à soie. Et puisque j’avais décidé de peupler l’Arche de Français, je n’ai pas oublié la grenouille. J’y ai ajouté le moineau, l’hirondelle et quelques autres petits oiseaux des champs, pour vous aider à lutter contre les insectes, dans le cas où ceux-ci survivraient à la guerre. Seul contre eux, l’homme n’aurait aucune chance. En ce qui concerne les poissons, je ne m’en suis pas occupé. Je crois qu’une partie d’entre eux s’en tirera.

« Pour les végétaux, je m’en suis tenu aux principaux arbres fruitiers et légumes d’Europe, à un certain nombre de graminées, au blé et aux céréales secondaires, et aux essences d’arbres susceptibles de reconstituer en quelques dizaines de générations les forêts indispensables à la bonne circulation de l’eau. J’y ai cependant ajouté pour vous, Mesdames, et pour vos filles, un grand assortiment de graines de fleurs, et deux cents variétés de plants de rosiers.

« Je n’ai pas la prétention d’avoir réuni là les éléments d’un monde nouveau parfait. J’ai songé à l’indispensable et peut-être ai-je commis de graves omissions ou embarqué des hôtes indésirables. Je ne m’en excuse pas. J’ai fait ma part, le reste du travail vous appartient. Les hommes qui vous sont destinés sont jeunes, beaux, solides, sains, comme vous l’êtes, et si trois d’entre vous êtes encore vierges, rassurez-vous, aucun parmi eux ne l’est… Ils se composent de six cultivateurs dont l’un ou l’autre sait faire le pain, dépecer les bêtes et tanner les peaux, d’un maçon, un menuisier, un arracheur de dents et un musicien jouant parfaitement de dix-sept instruments dont l’harmonica. C’est à vous qu’incombera la charge de tailler les vêtements des hommes, et panser les accidentés. Je n’ai pas cru nécessaire d’embarquer un médecin. Vous n’aurez pas beaucoup le temps d’être malades. Au cours des générations qui vous succéderont, la médecine aurait dû d’ailleurs tout oublier et tout réapprendre, n’ayant plus aucune pharmacopée à sa disposition. La sage-femme qui est parmi vous pourra, dans l’immédiat, jouer au docteur, entre les accouchements.

« J’ai longtemps hésité avant de me décider à introduire ou non un prêtre dans l’Arche. Et d’abord, quelle religion choisir ? Je me suis mis à étudier les principales d’entre elles, avec le seul souci de trouver celle qui pouvait vous apporter le plus grand secours. Je ne me suis pas contenté d’ouvrir des livres. À l’occasion de mes voyages, je me suis mêlé aux fidèles de multiples églises. J’ai vu des saints, des bigots, des habitués, des profiteurs. Aux dogmes divers, j’ai trouvé des vices différents et une vertu commune. Mais cette vertu se trouve en germe dans le cœur de tout être humain. Il vous sera facile de retrouver Dieu, si vous en avez envie, et même d’inventer un culte adapté aux conditions nouvelles de votre existence. Je vous conseille d’éviter le fanatisme aussi longtemps qu’il vous sera possible.

« Dès maintenant, un certain nombre de portes de l’Arche qui vous étaient fermées vous sont ouvertes. Elles vous donneront accès aux magasins à provisions, à la cuisine, à la buanderie et à la basse-cour, qui réclame vos soins. Vous trouverez, pour vous aider, des machines très perfectionnées, mais ne comptez pas sur le moindre domestique. N’oubliez pas, en effet, que vous êtes désormais, en théorie, les seuls survivants du monde… Comme je l’ai déjà dit aux hommes, de votre travail, de votre sérieux ou de votre négligence dépendent non seulement votre vie mais l’avenir de l’humanité.

« Je sais que vous avez toutes laissé derrière vous une famille, que vous aimiez plus ou moins. Je vous en prie, ne pensez plus au passé mais à l’avenir. L’irrémédiable ne doit pas laisser de regrets… Je ne pouvais pas accueillir vos parents et vos amants. L’Arche est vaste, mais juste à votre suffisance. Vous allez avoir un combat à mener. Réservez-lui vos forces.

« Vous vous demandez sans doute où vous êtes, et comment vous y êtes venues. Où vous êtes, vous le verrez quand vous en sortirez. Un dernier souci de prudence m’interdit de vous le faire savoir pour le moment. Comment vous êtes venues ? Sans violence, chacune seule, par ses propres moyens, obéissant aux ordres qui ont été donnés à son subconscient. Disons, si vous voulez, en état d’hypnose, bien que ce ne soit pas tout à fait cela. C’est l’effet d’un appareil inventé par un de mes ingénieurs, il y a plusieurs années, et que je me suis gardé de faire connaître aux hommes qui n’avaient pas besoin de ça…

« Vos compagnons masculins de l’Arche, vous ne les connaîtrez qu’à la sortie. N’essayez pas de les rejoindre pour le moment, il vous est aussi impossible de les atteindre que s’ils se trouvaient aux antipodes. Je ne sais pas du tout combien durera votre séjour ici, et je veux éviter les drames que ne manquerait pas de susciter votre vie en vase clos. Je ne veux pas non plus de grossesses dans l’Arche. Elle n’est pas prévue pour ça. Vous êtes ici dans une parenthèse, vous reprendrez votre vie normale après… Enfin, normale, si l’on peut dire… Le mot « grossesse » me fait penser à une chose. J’ai stocké, entre autres marchandises, une tonne de laine layette rose, et autant de bleue. De quoi vous aider un peu, vous et vos arrière-petites-filles. Ce n’est pas si facile de filer la laine… Vous voudrez bien la garnir abondamment de la naphtaline que vous trouverez à côté. Je n’ai pas invité la mite, mais…

« Encore un mot : je ne suis ni un philanthrope ni un mystique. Seulement un homme qui avait les moyens de construire cette Arche et qui a cru bon de le faire. Il se peut que je partage votre aventure, il se peut que je sois mort avant. Dans ce cas, des appareils, qui commenceront à fonctionner automatiquement si je ne veille à leur silence, vous renseigneront sur ce qui se passe sur terre, et vous saurez, le moment venu, comment ouvrir les portes. Evitez, en attendant, de considérer cet asile comme une prison. C’est seulement un abri momentané.

« Si je survis, je ne me mêlerai aucunement de vos affaires. Pour l’instant vous êtes chez moi et je suis bien obligé de me conduire en hôte. Je veille sur certaines d’entre vous depuis des années, je vous ai toutes et tous amenés ici sans vous consulter. À cela se bornera mon intervention. Je n’emploierais l’appareil qui vous a fait venir en ce lieu que si cela était absolument indispensable pour faire régner l’harmonie nécessaire au maintien de votre bon état physique jusqu’à la fin de la guerre. À ce moment-là, je le détruirai. Si je meurs avant, il se détruira tout seul.

« Je le répète : j’avais les moyens de donner à l’humanité la chance de se survivre. J’ai mis ces moyens en œuvre. Saurez-vous profiter de cette chance et qu’en ferez-vous ? C’est votre affaire, ce n’est plus la mienne. Et je dois dire que cela m’est égal…

Le diable l’emporte
titlepage.xhtml
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_000.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_001.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_002.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_003.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_004.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_005.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_006.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_007.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_008.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_009.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_010.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_011.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_012.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_013.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_014.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_015.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_016.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_017.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_018.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_019.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_020.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_021.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_022.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_023.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_024.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_025.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_026.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_027.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_028.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_029.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_030.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_031.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_032.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_033.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_034.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_035.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_036.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_037.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_038.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_039.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_040.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_041.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_042.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_043.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_044.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_045.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_046.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_047.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_048.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_049.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_050.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_051.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_052.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_053.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_054.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_055.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_056.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_057.htm
Rene Barjavel - Le diable l'emporte_split_058.htm